Chapitre XV
VISITE AU MAJOR BURNABY
Charles Enderby frappa à la porte du major Burnaby. Presque immédiatement, elle s’ouvrit et le major parut sur le seuil, l’air de mauvaise humeur.
— Encore vous ? dit-il d’une voix peu encourageante, mais l’expression de son visage changea lorsqu’il aperçut Emily.
— Voici Miss Trefusis, annonça Charles, comme s’il présentait un as d’atout. Elle désire vivement vous parler.
— Puis-je entrer ? demanda Emily avec son plus gracieux sourire.
— Certainement, mademoiselle.
Le major les précéda dans le salon de sa maisonnette et se mit à ranger des chaises et à remuer des tables.
Selon son habitude, Emily alla droit au but.
— Major Burnaby, je suis la fiancée de James… James Pearson. Vous devinez mon inquiétude à son sujet.
Le major, en train de pousser une table, s’arrêta net et demeura un instant bouche bée.
— Ma chère demoiselle, je vous plains de tout mon cœur.
— Major Burnaby, je vous prie de me répondre en toute sincérité. Le croyez-vous coupable ? Ne vous gênez pas pour me parler franchement.
— Non, je ne le crois pas coupable, déclara Burnaby d’une voix ferme.
Il tapa vigoureusement sur un coussin et s’assit en face d’Emily.
— James Pearson me fait l’effet d’un charmant garçon… peut-être un peu faible de caractère. Ne vous fâchez pas, mademoiselle, si je me permets de vous dire que c’est le genre d’individu qui se laisserait facilement entraîner au mal… mais il n’irait pas jusqu’au meurtre… non.
— Je vous remercie infiniment de ces paroles.
— Voulez-vous boire un whisky avec de l’eau de Seltz ? C’est tout ce que j’ai à vous offrir.
— Je ne prendrai rien, merci, major Burnaby.
— Un peu d’eau de Seltz ?
— Non, merci.
— Je vous offrirais bien le thé… proposa le major d’un air embarrassé.
— Nous l’avons déjà pris chez Mrs. Curtis, se hâta d’annoncer Charles.
Major Burnaby, qui, croyez-vous, a commis le crime ? demanda Emily.
— Je n’en ai pas la moindre idée. Tout d’abord, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un vagabond venu pour voler, mais la police rejette cette hypothèse. Elle doit s’y connaître mieux que nous, tout de même, mademoiselle Trefusis. Le capitaine n’avait, à ce que je sache, aucun ennemi personnel.
— Vous êtes mieux placé que tout autre pour le savoir.
— Oui, car je connaissais Trevelyan mieux que beaucoup de membres de sa famille.
— Et vous ne voyez rien… rien qui puisse aider à la découverte du meurtrier ?
— Je sais ce que vous pensez. Comme dans les livres, il devrait surgir dans ma mémoire un détail, un incident quelconque qui conduirait à une piste Eh bien ! non. Je le regrette, mais je ne vois rien de semblable. Trevelyan menait une vie régulière, il recevait peu de lettres et en écrivait encore moins. Pas de complications sentimentales dans son existence. Vraiment, mademoiselle Trefusis, je ne découvre rien d’anormal.
Tous trois demeurèrent un instant silencieux.
— Que pensez-vous de son domestique ? demanda Charles.
— Il y a des années qu’il était au service de Trevelyan. Un serviteur fidèle.
— Il vient de se marier, ajouta Charles.
— Oui, il a épousé une jeune fille honnête et respectable.
— Major Burnaby, poursuivit Emily, excusez mon indiscrétion, mais il me semble que vous avez pressenti le malheur arrivé à votre ami ?
Le major se frotta le nez d’un air embarrassé, comme cela lui arrivait chaque fois que l’on faisait allusion à la séance de la table tournante.
— Je n’en disconviens pas. Je savais pertinemment que c’était pure stupidité et cependant… malgré moi…
— Cette fois-là, vous avez à votre insu deviné que c’était la vérité, observa Emily.
Le major approuva d’un signe de tête.
— Ce qui me surprend…
Les deux hommes s’observèrent attentivement.
— Major Burnaby, vous dites que vous ne croyez pas aux tables tournantes… et pourtant, cette annonce de mort, que vous repoussiez comme une allégation absurde, vous a troublé au point que, malgré la tempête de neige, vous vous êtes mis en route pour aller voir le capitaine Trevelyan. Ne soupçonnez-vous pas qu’il flottait quelque chose dans l’atmosphère ?
Ne voyant aucune trace de compréhension sur les traits du major, elle poursuivit :
— Je veux dire par là qu’il existait une certaine prémonition dans l’esprit d’une autre personne et que, d’une façon quelconque, elle vous a transmis sa pensée.
— Je n’en sais rien, dit le major en se frottant le nez.
Puis il ajouta :
— Evidemment, les femmes prennent ces histoires-là au sérieux.
— Les femmes ! murmura Emily d’un air pensif. Peut-être… A quoi ressemblent les dames Willett, major Burnaby ?
— Ma foi, elles sont très aimables… très serviables… répondit Burnaby, embarrassé pour donner le moindre signalement d’une personne.
— Pourquoi ont-elles pris une maison comme le castel de Sittaford à cette époque de l’année ?
— Je l’ignore… comme tout le monde.
— Ne trouvez-vous pas cela bizarre ? insista Emily.
— Certes. Mais, selon l’expression de l’inspecteur Narracott, on ne discute pas des goûts et des couleurs.
— Voyons ! On n’agit pas sans raison, insista Emily.
— Je n’en sais trop rien, mademoiselle. Je crois que vous ne le feriez pas, mais d’autres…
Il soupira et hocha la tête.
— Connaissaient-elles le capitaine Trevelyan avant de venir ici ?
— Trevelyan m’en aurait parlé, et leur lettre l’a bien surpris lui-même.
— Lui aussi jugea leur intention bizarre ?
— Ma foi, comme nous tous.
— Quelle fut l’attitude de Mrs. Willett à l’égard du capitaine Trevelyan ? Essaya-t-elle de l’éviter ?
— Oh ! non, mademoiselle ! Au contraire, elle l’agaçait par ses invitations réitérées !
— Ah ! dit Emily, pensive. Peut-être n’avait-elle loué le castel de Sittaford que pour nouer des relations avec le capitaine ?
— Possible ! acquiesça le major en retournant cette idée dans sa tête. Voilà une manière de faire connaissance un peu onéreuse, à mon gré.
— Sans doute ne voyait-elle pas d’autre moyen d’approcher le capitaine Trevelyan.
— Il ne se liait pas facilement, en effet, constata l’ami du défunt. Je dois dire que l’inspecteur Narracott a conçu la même pensée que vous, ajouta-t-il.
Emily ressentit une sourde irritation contre cet inspecteur Narracott qui semblait avoir pensé à tout avant elle. C’était vexant pour une jeune personne qui se piquait d’une grande habileté.
Elle se leva et tendit la main au major.
— Merci lui dit-elle simplement.
— J’aurais voulu vous aider davantage, mademoiselle, mais je suis un maladroit, incapable de rien découvrir d’intéressant. Toutefois, si je puis vous rendre service, frappez à ma porte sans hésiter.
— Merci, major Burnaby.
— Au revoir, monsieur, dit Enderby. N’oubliez pas que je reviendrai demain avec mon appareil photographique.
Burnaby rentra en proférant un grognement. Emily et Charles retournèrent chez Mrs. Curtis.
— Venez dans ma chambre. Je voudrais vous parler, dit Emily au jeune homme.
Elle s’assit sur l’unique chaise et Charles sur le lit. Emily enleva son chapeau et l’envoya rouler dans un coin.
— A présent, il me semble que je tiens un bout du fil. Je me trompe peut-être, mais une idée me vient à propos de cette histoire de table. Avez-vous déjà fait tourner une table ?
— Oui, de temps à autre, mais jamais sérieusement.
— Bien sûr. On s’amuse à ce jeu-là par les après-midi pluvieux. Si vous y avez pris part, vous savez comme cela se passe. La table commence à épeler un nom connu de tous les assistants : alors, inconsciemment, chacun secoue la table.
— C’est vrai, acquiesça Mr. Enderby.
— Supposez un moment qu’une des personnes assises autour de la table ait été avertie de l’assassinat du capitaine Trevelyan…
— Ah ! non. Vous allez chercher trop loin, protesta Charles.
— J’émets simplement l’hypothèse qu’un des joueurs, au courant de la mort du capitaine Trevelyan, ne pouvait plus tenir son secret. La table l’a trahi.
— Voilà qui est on ne peut plus ingénieux, mais je n’y crois pas.
— Dans la recherche d’un criminel, il ne faut pas reculer devant de telles audaces.
— Bien. J’admets, si vous le voulez, que votre hypothèse soit la réalité.
— Parfait ! Dans ce cas, examinons tour à tour les personnes assemblées autour du guéridon de Mrs. Willett. D’abord, le major Burnaby et Mr. Rycroft : il semble impossible qu’un de ces deux vieillards ait été le complice du meurtrier. Ensuite, il y a Mr. Duke. Pour l’instant, nous ne savons rien de lui. Il vient d’arriver dans le pays et pourrait tout aussi bien être… affilié à une bande de malfaiteurs. Puis les dames Willett. Charles, ces femmes cachent un mystère !
— Que diable récolteraient-elles de la mort du capitaine ?
— A première vue, rien du tout. Mais, si ma supposition est exacte, il y a un joint qui nous manque et il faut le trouver.
— Et si tout cela est faux ?
— Nous repartirons sur une autre, piste.
— Ecoutez ! s’écria Charles.
La main levée, il courut vers la fenêtre et l’ouvrit. Emily percevait également le bruit qui avait éveillé l’attention de son compagnon : c’était le son lointain d’une cloche.
D’en bas, la voix de Mrs. Curtis monta vers les jeunes gens.
— Vous entendez, mademoiselle ? Emily ouvrit la porte.
— Vous l’entendez ? Elle résonne, hein ? Qu’en dites-vous ?
— Qu’est-ce ? demanda Emily.
— C’est la cloche de la prison de Princetown, mademoiselle, à près de vingt kilomètres d’ici. Cela signifie qu’un prisonnier s’est échappé. George ! George ! Où es-tu ? Tu n’entends donc pas la cloche ? Un prisonnier s’est enfui de la prison !
La voix de Mrs. Curtis s’éteignit du côté de la cuisine.
Charles ferma la fenêtre et reprit sa place sur le bord du lit.
— Si seulement ce prisonnier avait sauté le mur vendredi, cela eût arrangé les choses. Inutile alors de chercher davantage le meurtrier. Un évadé de la prison, affamé, entre dans la demeure du capitaine. Celui-ci défend son bien, et l’autre, en désespoir de cause, l’assomme d’un bon coup.
— Oui, c’eût été si simple ! soupira Emily.
— Au lieu de cela, le misérable se sauve trois jours plus tard ! fit Charles en hochant tristement la tête.